![]() |
|
![]() |
|||
Techno, au-delà des raves(Télérama du 14/01/98)
La Techno en chiffres | Quelques disques qui comptent | BPM, DJ, Flyer... quésaco ? | Drogue: place à la prévention
"Boum-Boum pour ados écervelés", Incitation à la drogue", victime de préjugés, la techno, musique électronique née au milieu des années 80, a longtemps été considérée comme un phénomène marginal. Mais le sens de la débrouille des uns, l'obstination des autres ont fini par la faire sortir de son ghetto. Aujourd'hui, elle déferle sur les ondes, dans les bacs des disquaires, et intéresse même les hommes politiques. Entrez dans la technosphère ...Enquête de Guillaume Bara
Les héros de ce renversement idéologique et musical s'appellent Daft Punk, Laurent Garnier, Motorbass, Dimitri From Paris ou même Air, duo pop électronique dont le nouvel album sort ces jours-ci simultanément dans quarante-cinq pays. Sur leurs traces, toute une génération se passionne et s'adonne à de nouveaux instruments de musique - platines vinyle, séquenceurs, échantillonneurs - pour le plus grand bonheur des industriels de ce secteur ... Coté production, c'est le branle-bas de combat chez les ténors du disque : contrats à tour de bras, accords avec des labels indépendants encore confidentiels il y a moins d'un an. Même la Sacem sort de sa réserve et cherche à s'attirer les faveurs des DJ. Pour tous, l'objectif est clair : s'adjuger une part de l'alléchant gâteau. Après la "technophobie", "technopportunisme" guette. L'affaire remonte au milieu des années 80. Quelques fêtards français de passage en Angleterre se surprennent malgré eux à gigoter comme des haricots sauteurs, au son d'une sorte de disco minimaliste et futuriste, l'acid house. Dès 1987, le Français Laurent Garnier fait ses premières armes comme DJ à l'Hacienda de Manchester. "Là-bas, tu avais l'impression de sauter dans un train pour le futur", raconte Eric Morand, complice de Laurent Garnier avec qui il créera quelques années plus tard F Communications, une maison de production indépendante aujourd'hui mondialement reconnue. "Il y avait dans l'air une excitation, un vent de folie. En France, c'était figé, poussiéreux, le règne du marketing cynique, du rock FM et des compils, on s'ennuyait à mourir." Victime du même syndrome, Manu Casana, un ancien Punk, décide de passer à l'action : "Ca devenait pénible d'expliquer tous les lundis matin en revenant en France pourquoi j'avais une pêche pareille ... J'ai ramené quelques disques, je les ai testés sur des amis et j'ai commencé à m'incruster aux platines dans toutes les fêtes où j'allais. Les gens dansaient tellement qu'on finissait par me laisser mixer toute la soirée..." En 1989, Manu Casana crée Rave Age, premier label de production techno et d'organisation de raves en France. La technosphère entre en expansion. Dans les discothèques belges, les ch'timis s'encanaillent au son du new beat. En France, les boîtes branchées se convertissent une à une. Le son house explose, en marge des salles institutionnelles, dans des lieux aussi insolites que possible. Ainsi, à Paris, dans les entrepôts de la rue d'Aubervilliers, au Collège arménien ou dans les catacombes. Les premières raves suscitent une curiosité mêlée d'inquiétude de la part des médias. "On trouve tout dans la "house music". Même une drogue ", annonce l'hebdomadaire Le Point dans sa rubrique "Moeurs" : les ravers consommeraient une substance euphorisante, voire aphrodisiaque, baptisée ecstasy ou encore "pilule d'amour. La radio NRJ choisit prudemment de boycotter ce nouveau courant musical, que personne ne prend encore vraiment au sérieux. Pourtant, quelques journalistes hument dans ces soirées un parfum de nouveauté, voire de contre-culture. Mais Didier Lestrade ou Vincent Borel, pour ne citer qu'eux, ont toutes les peines du monde à convaincre leurs rédactions respectives, Libération et Actuel, de s'intéresser réellement à cet univers. Comme l'explique Jean-Yves Leloup, du magazine spécialisé CODA, "la presse était encore totalement imprégnée par la culture rock. Pour beaucoup, la house n'était qu'une vaguelette musicale de plus. Rien de surprenant à cela : en France, il n'y a jamais eu beaucoup de journalistes pour défendre les courants novateurs". En fait, personne ne comprend rien aux raves, sauf les ravers eux-mêmes. A ceux qui se rendent en observateurs dans ces rassemblements tonitruants, et tentent d'écouter la musique sans s'y abandonner, la pression sonore donne la désagréable sensation d'avoir un marteau piqueur logé entre les omoplates... Mais quand on se laisse emporter dans le flot de la pulsation et des basses telluriques, c'est l'éblouissement. Le danseur ne joue plus avec la musique, c'est la musique qui joue avec lui. Pendant que les concerts de rock se transforment en vastes concours de hochements de tête, les raves tournent au rituel de transe collective. On y expérimente une toute autre perception du temps, de la réalité extérieure et de son propre corps. "C'était marrant, tous ces petits Blancs qui viraient primitifs, s'amuse Eric Morand, alors qu'au même moment on reprochait à la techno d'être une musique froide et inhumaine..." Etudiant en ethnologie immergé dans cet univers depuis des années, Etienne Racine analyse ce quiproquo: " Chacun s'est mis à projeter ses phobies ou ses utopies sur ce mouvement. De l'extérieur, on y voit le signe d'une société robotisée, déshumanisée, menacée par l'individualisme, la drogue et les toutes sortes de perversions. Pour les ravers, au contraire, c'est l'espoir d'une société moderne, fraternelle et pacifique, qui ne serait plus uniquement gouvernée par l'argent." Méprisée par une bonne partie des Français, confondue avec la dance music (fabriquée à la chaîne dans de véritables usines à tubes, c'est le pendant commercial de la house), la techno est condamnée à évoluer en-dehors des réseaux établis, à se forger une identité distincte de la culture à papa qu'est devenu le rock, encombré de rééditions poussiéreuses et d'autoparodies. Nés pour la plupart d'entre eux, entre 1965 et 1975, les ravers n'ont vécu le grand chambardement du rock que par procuration. Cette fois, percutés de plein fouet par les sonorités électroniques et l'implacable efficacité des rythmes issus de la house, ils sont enfin "là ou ça se passe", dans le tourbillon d'une nouvelle révolution dont eux seuls maîtrisent les codes et les outils. "Pas de fans, pas de stars", résume Manu Casana. Contrairement aux animateurs pousse-disques de la plupart des discothèques et des radios musicales qui pratiquent le matraquage intensif de quelques tubes, les DJ house et techno mixent des titres diffusés à quelques centaines d'exemplaires. Introuvable dans les circuits traditionnels du disque, cette production, exclusivement gravée sur vinyle, emballée dans des pochettes minimalistes (carton blanc ou noir, avec juste un autocollant précisant le nom de l'artiste - généralement un pseudonyme - ou du label), apparaît à la fin des années 80 dans quelques boutiques spécialisées comme BPM à Paris, ou USA Import, à Lille. Une nouvelle génération de musiciens apparaît. Sans complexes ni prétentions. "Un séquenceur, un sampler, des platines, quelques bons disques... Faire de la house, c'est du Fisher Price ! En quelques semaines, t'as compris le truc et tu peux réaliser tes premiers morceaux", s'amuse aujourd'hui Etienne de Crécy, moitié du duo Motorbass avec Philippe Zdar, qui s'est lancé dans la house au début des années 90. Coût de son matériel : moins de 40 000 francs, à peine de quoi louer un studio professionnel pendant une semaine... "Avec cette musique, tu peux tout faire à la maison, explique Eric Morand, et presser ensuite quelques centaines de vinyles que tu déposes directement dans les magasins spécialisés. C'est comme ça qu'on a court-circuité le schéma traditionnel de la production." Dans la foulé de F Communications, créé en 1993, des labels indépendants éclosent dans toute la France, et appliquent des méthodes inédites: quelques centaines de copies par titre, juste de quoi rentabiliser l'investissement et financer le suivant, distribution par le réseau des disquaires indépendants, exportation systématique. Un marché du disque parallèle se met en place. Aujourd'hui encore, il reste impalpable : aucun des producteurs et distributeurs indépendants n'est affilié au Syndicat national de l'édition phonographique (Snep). "C'est une économie bouillonnante mais autosuffisante, dit Jean-Yves Mirski, responsable des études au Snep. Nous ne connaissons pas sa part dans le marché du disque." Entre temps, le mouvement s'est doté de quelques porte-voix médiatiques. En 1991, Henri Maurel arrive à la tête de Radio FG (ex-Fréquence gaie-Future Génération), alors en pleine déconfiture. "La radio était dans le caniveau : un peu de matériel et quelques cartons de mauvais disques, résume-t-il. Je l'ai rebâtie autour d'un concept thématique, gay et artistique, avec une grande part laissée à l'innovation musicale, donc à la techno." Seule sur ce créneau, Radio FG devient "la place du village techno" parisien, le dernier salon où l'on cause de l'actualité électronique. Les "technoïdes" les plus malins créent eux-mêmes leur emploi, dans une multitude d'associations et de petites sociétés spécialisées. Un secteur économique parallèle émerge. "Plein de gamins ont commencé à écrire des fanzines, à travailler sur le graphisme, à dessiner des vêtements, à concevoir des images pour apporter un plus aux soirées, explique Eric Morand. Mais personne n'a pris la mesure de ce phénomène. En France, le monde de la nuit, de la fête, a toujours paru un peu suspect..." Systématiquement considérées comme des lieux de trafic de drogue, les raves apparaissent comme un nouveau péril jeune, qu'il convient d'éradiquer (ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de sérieux problèmes de drogue dans les raves). Les tracasseries administratives et les annulations se succèdent pendant que se renforce la mobilisation du milieu techno. En mai 1993, Paulo Fernandès et Eric Napora, jusque-là organisateurs de soirées, créent le magazine CODA, pour offrir une tribune à un mouvement qui craint d'étouffer, faute de pouvoir s'exprimer. Radio FG multiplie les débats pour jouer la dédramatisation. "L'objectif était double : aider le milieu techno à se révélera lui-même comme une culture, et tenter de désamorcer le climat de paranoïa publique que se développait", dit Henri Maurel. Résultat : le patron de FG est emmené menottes aux poignets, en compagnie de Jean-François Bizot, de Radio Nova, au Quai des Orfèvres. Tous deux sont sommés de ne plus faire la promotion de soirées techno sur leurs antennes, sous peine d'être poursuivis pour complicité passive de trafic de stupéfiants... Manu Casana est lui aussi victime de fortes pressions. "J'ai été interpellé trois fois à mon domicile, à 6 heures du matin : perquisition, interrogatoire, toujours pour la même chose, la drogue, mais ils n'ont évidemment rien trouvé. J'ai même été mis sur écoute." En 1995, le ministère de l'Intérieur diffuse massivement un document de la Direction générale de la police nationale intitulé "les soirées raves : des situations à hauts risques". Outre une description caricaturale des raves et une liste des relais que le phénomène trouve dans les médias (CODA, Radio FG, Radio Nova, Libération, et même Télérama !), le dossier propose un arsenal de mesures pour interdire les soirées techno et même emprisonner leurs organisateurs. Travailler en toute légalité revenant à s'exposer à des poursuites pénales, une frange du milieu techno se tourne de façon délibérée vers la clandestinité. C'est l'explosion des free-parties, illégales et incontrôlables, qui rassemblent chaque semaine des dizaines de milliers de ravers dans les zones industrielles, les usines désaffectées, les squats ou même sur les plages et dans les clairières en été. Dans ce combat douteux, les pouvoirs publics trouvent de surprenants auxiliaires. En février 1996, l'association qui regroupe les discothèques de Lyon se drape derrière un discours de protection de la jeunesse - en fait, les patrons de boîtes craignent surtout de se faire piquer leur clientèle - pour faire capoter la soirée Polaris, parfaitement légale, qui se prépare à accueillir dix mille jeunes à la halle Tony-Garnier. Ecoeurés par cette chasse aux sorcières d'une rare hypocrisie, cent cinquante représentants de la scène techno française se retrouvent à Lyon. L'association Technopol est née. Objectif : entamer un dialogue responsable avec les pouvoirs publics. L'image du ravers-petit-blanc-bec-extasié-inconscient-et-dévoyé prend du plomb dans l'aile. Dans les mois qui suivent la constitution de l'association, des discussions s'engagent avec le ministère de la Culture. Philippe Douste-Blazy, alors ministre, dénonce publiquement la "diabolisation de la techno". Mais les contacts restent chaotiques. Le ministère de l'Intérieur reste sur ses positions : pas questions de traiter avec des délinquants en puissance. En Janvier 1997, Technopol et CODA obtiennent pourtant gain de cause contre la municipalité d'Avignon, qui avait pris un arrêté "anti-raves". Et dans la foulée des élections législatives, le dialogue reprend avec les pouvoirs publics. Résultat, le 13 novembre dernier, un colloque au Centre d'étude et de formation de la Police nationale de Gif-sur-Yvette rassemble les représentants de toutes les préfectures et des directions ministérielles. Objectif : revoir le fameux texte de 1995 et cesser de s'acharner sur la techno... Un véritable front de défense s'est constitué. Jack Lang en assure la vitrine médiatique, prend position pour une "rave universelle" dans les colonnes de Libération et milite pour une parade techno parisienne dans l'esprit de la Love Parade berlinoise. Catherine Trautmann accorde une interview à CODA. C'est que, désormais, le milieu électronique français a de sérieux arguments à faire valoir. Difficile de ne pas soutenir une génération qui exporte son talent dans le monde entier. Depuis deux ans, le son house et techno français fait la une des magazines britanniques, envahit le marché européen et s'exporte même aux Etats-Unis ou au Japon, en passant par l'Australie... Le mouvement amorcé par l'écurie F Communications avec Laurent Garnier et Saint-Germain, tire les grandes compagnies de disques de leur apathie. En 1997, le succès planétaire du groupe Daft Punk (alias Thomas Bangalter et Guy Manuel de Homen Christo) et de leur album Homework, produit par Virgin, vient à bout des dernières réticences. Chacun cherche son Daft Punk. Un million d'album vendus dans le monde, ça creuse l'appétit. Virgin a été la première major à s'adapter aux spécificités de la production techno, et ça paie. "Nos méthodes de travail intègrent celles des labels indépendants, explique Maya Masseboeuf, responsable de Labels (une filiale de Virgin), à l'origine du contrat avec les Daft Punk. Nos albums sortent à la fois en CD et en vinyle, pour couvrir l'ensemble des réseaux, depuis les grandes surfaces jusqu'au disquaire spécialisé de Strasbourg." Sur les traces de Virgin, presque toutes les multinationales du disque font désormais les yeux doux à la scène électronique. La "kolossale" maison BMG a racheté le label Omnisonus, V2, branche "dissidente" de Virgin, a signé en décembre un contrat de licence avec Solid, le label d'Etienne de Crécy. Polygram vient également de créer un nouveau département de sa marque Barclay (Sound of Barclay) pour regrouper les artistes et les labels de la mouvance électronique. Chrysalis a débauché Fabrice Desprez, un jeune chroniqueur de la presse spécialisée, fondateur d'une petite structure de promotion, pour monter Style, un label de musique électronique. A côté des professionnels, toute une frange d'amateurs se lance dans l'aventure des nouvelles musiques, juste pour le plaisir. Avec, là encore, de très prometteuses retombées économiques. Xavier Moguerou, chef de produit de la filiale française de Gemini, constructeur américain de matériel audio, se frotte les mains : "les jeunes achètent un équipement de DJ comme on achetait une guitare, il y a quelques années. Nous en vendons plus de quinze mille par an. Et c'est parti pour au moins trois ou quatre ans comme ça." L'informatique musicale suit la même courbe. "Quand on est arrivés sur le marché de la musique il y a dix ans, tout le monde se foutait de nous, explique Jean-Marc Thiebaud, de chez Steinberg, qui commercialise les séquenceurs Cubase. Mais en dix ans, le matériel qui valait 500 000 francs est descendu à moins de 50 000 francs, et tout le monde peut faire de la musique chez soi avec une qualité professionnelle." Devenus le symbole de cette révolution technologique et musicale, désormais entrée dans le domaine public et même subventionnée par le ministère de la Culture (le 6 décembre dernier, Catherine Trautmann annonçait le déblocage de 15 millions de francs pour les "musiques actuelles"), les initiateurs de la scène techno française sont aujourd'hui confrontés à de nouvelles interrogations. A l'heure où la techno est devenue l'ultime outil de communication, la référence chic, le son qui fait vendre, comment conserver les spécificités et la créativité originales de cette musique autrefois marginale ? Comme le dit joliment Manu Casana, le premier des ravers français, qui n'hésite pas à l'occasion à jouer le gardien de la flamme, "faire découvrir une musique, c'est exactement comme faire l'amour. Le but du jeu est de donner du plaisir à l'autre, pas de profiter de lui ..."
La techno en chiffres |