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Techno: la Déferlante

(Nouvel Observateur - N°1767 page 102 - 17/09/98)

Samedi, la Techno Parade devrait faire danser Paris. Ce carnaval électronique tombe à pic : longtemps rétive, la France a enfin rejoint l'internationale techno. La presse anglo-saxonne, d'ordinaire impitoyable avec la pop made in France, ne tarit plus d'éloges sur la French touch, après le « carton » planétaire de Daft Punk. Harcèlement policier, délires médiatiques (l'équation techno = ecstasy a longtemps prévalu), rien n'aura donc arrêté le phénomène techno. Quel chemin parcouru ! En 1988, à Paris, seuls quelques clubs (le Palace, le Rex ou le Boy, légendaire boîte gay) ou Radio-Nova programmaient ces nouveaux sons, venus de Chicago ou de Detroit. Une musique ahurissante, inventée par de jeunes Noirs américains fascinés par les rythmes robotiques européens de Kraftwerk ou de Depeche Mode, la musique la plus « blanche » qui soit ! Comme le Web, la techno ignore les frontières, qu'elles soient géographiques, raciales, esthétiques ou sexuelles. C'est le vrai secret de sa réussite. A méditer.

« Notre musique, c'est la rencontre dans un même ascenseur de George Clinton et de Kraftwerk. » Soit la collision du funk noir américain le plus torride, chauffé au rouge dans les dancings de Detroit, et de la pop européenne la plus robotique, conçue au même moment (milieu des années 70) dans leur studio-laboratoire par les hommes-machines de Düsseldorf. Le feu et la glace.

Personne n'est mieux placé que Derrick May, l'un des piliers de la sainte trinité techno made in Detroit (avec Juan Atkins, « le parrain », et Kevin Saunderson), pour signifier par cet aphorisme l'étrangeté absolue de leur invention. Pour quelles raisons de jeunes Afro-Américains se sont-ils passionnés pour la pop synthétique européenne ? C'est un mystère qui n'est toujours pas élucidé. Les trois de Detroit étaient des accros des émissions de Charles Johnson, alias Electrifying Mojo, qui mêlait Jimi Hendrix et Kraftwerk, les B 52's et le J. Geils Band ou Depeche Mode ! Mais l'influence de ce DJ, un des plus cinglés de l'histoire de la radio américaine, ne suffit pas à tout expliquer.

Simultanément, le New-Yorkais Frankie Knuckles, DJ résident à The Warehouse, un club gay noir de Chicago, mixait lui aussi les derniers tubes disco en vogue à Manhattan et les dernières nouveautés de la new wave européenne. Fascinés, de jeunes musiciens et DJs noirs locaux comme Farley Jackmaster Funk, Jamie Principle, Marshall Jefferson, Steve « Silk » Hurley allaient dès le milieu des années 80 se mettre à produire leurs propres disques : la house (contraction de Warehouse, selon la légende) était née. L'Angleterre allait succomber lors du fameux « été de l'amour » en 1988, puis l'Allemagne en 1989, année de la chute du Mur. Le reste du monde suivrait.

Sur cet improbable mariage Amérique noire-Europe, Jean-Yves Leloup, rédacteur en chef de « Coda », mensuel des « nouvelles cultures » (électroniques), et auteur avec Jean-Philippe Renoult de « Global Techno », ouvrage attendu pour la fin de l'année chez Florent Massot, a quelques idées : « Pour ses acteurs, cette musique est la synthèse parfaite de leurs racines noires américaines et de ces musiques venues d'Europe. Pourquoi ces artistes sont-ils plus ouverts que d'autres à l'égard de l'Europe - par parenthèse, ils ne sont toujours pas reconnus chez eux, c'est l'Europe qui les a d'abord accueillis -, j'avoue que je n'ai pas d'explication. Ce qui est certain en revanche, c'est qu'aux Etats-Unis ils ont d'abord eu le soutien des minorités. Blacks, latinos ou gays, à Chicago, comme à Detroit ou New York, ce sont eux qui ont fait cette musique, qui avaient une "culture club", alors qu'à la même époque, exceptés les gays, l'élite intellectuelle blanche s'intéressait plutôt à des groupes comme les Talking Heads. » Mais pourquoi cette attirance pour l'Europe ? « A ses débuts, le rap y a également succombé. En 1982, "Planet Rock", le premier tube d'Afrika Bambaataa, était aussi directement inspiré de "Trans-Europe Express" de Kraftwerk ! Il y a eu à cette époque une fascination certaine des Noirs américains pour ces rythmes robotiques, pour les disques de Depeche Mode ou de Cabaret Voltaire. Mais il ne faut pas oublier que nombre de jazzmen noirs ont travaillé sur l'électronique, comme Herbie Hancock ou George Duke. Ni l'influence capitale de la Jamaïque : c'est cette petite île qui a inventé les sound systems, l'art du DJ, le dub, la prééminence de la basse et de la batterie. »

Quand elle apparaît, la techno opère une révolution copernicienne dans la petite histoire de la musique populaire occidentale de cette deuxième moitié du XXe siècle, dont elle retourne comme un gant tous les schémas. Jusque-là, du rock au rap, l'Europe allait s'abreuver à une source unique, noire et américaine. Le syndrome Rolling Stones. La techno et son trafic d'influence mettent fin à ce pèlerinage rituel. Kodwo Eshun, jeune écrivain noir britannique, a résumé ce renversement historique dans un livre brillantissime (1) par une formule qu'on n'a pas fini de méditer : « Pour la techno, Düsseldorf, c'est le delta du Mississippi. »

Mais pourquoi Detroit, la ville de l'automobile, a-t-elle été le berceau de la techno, plutôt que la Californie ou New York ? « Derrick May, reprend Jean-Yves Leloup, dit souvent que c'est une ville où les gens ont souffert de l'industrie, ont été écrasés par les machines, et que d'une certaine manière, pour sa génération, la techno a été une manière de sortir de la crise. Par un geste artistique. » Quand on évoque la « froideur » de cette musique machinique, Jean-Yves Leloup sourit : « Au début, Juan Atkins et les autres appelaient leur musique techno soul. Pour eux, elle avait une âme. Romantique ou très optimiste, ils la voyaient comme un vrai blues. Mais fabriqué avec des machines. On a trop souvent des musiciens noirs l'image de gens qui ne seraient que dans la "tradition", dans ces histoires de "racines", mais c'est une cliché raciste. Ce sont aussi des visionnaires. »

Autre lieu commun : la techno, c'est toujours pareil. Archifaux. Un petit point de vocabulaire. Le mot techno s'est imposé pour une bonne raison : les musiques qu'il rassemble sous son drapeau doivent tout à la révolution technologique - et à la baisse constante du prix des matériels (home-studios, séquenceurs, samplers, le Web, etc.). Moyennant quoi, en dix ans, les deux courants originels, la house de Chicago et la techno de Detroit, se sont subdivisés à l'infini : deep house, acid house, garage, electronica, trance, jungle, drum & bass, trip-hop, hardstep, illbient, ambient, abstract hip-hop, speed garage, et on en oublie. On passe du boum-boum le plus tarte à des objets sonores non identifiables, pas si éloignés de ça d'une certaine musique contemporaine. Des galaxies sonores s'éloignent les unes des autres, pour des raisons esthétiques et philosophiques.

Techno et philo, ça rime d'ailleurs plutôt bien. Alors, allons-y. La « déterritorialisation », c'est la grande affaire de la techno, cette fille pas toujours consciente des théories du philosophe français Gilles Deleuze. Dès sa conception, on l'a vu, cette musique électronique abolissait toutes les frontières, géographiques, raciales, culturelles ou sexuelles, dans un geste qui recoupe de manière troublante ce que Gilles Deleuze avance dans « Mille Plateaux ». Que dit-il dans ce livre majeur (paru en 1980, au moment ou naissait la techno) écrit avec son ami Félix Guattari ? Qu'il faut sortir de « la ritournelle » (pour faire court : la petite chanson qu'on chante au pied de son clocher) pour, au fil d'un processus sans fin, tenter de se libérer de tout ce qui interdit l'envol vers une musique universelle, vers « la grande ritournelle » du Cosmos (Stockhausen n'est pas loin). Qu'à la racine unique, verticale, on opposera le rhizome, un réseau de tiges connectées latéralement, qui n'a ni « de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et déborde ».

Pour simplifier brutalement - c'est évidemment plus complexe -, le rap, avec son obsession du territoire (le quartier, la bande, etc.), ses limites linguistiques (les rappers français ne parlent qu'aux francophones), serait plutôt du côté de « la ritournelle ». La techno, plus « déterritorialisée » avec son histoire à prises multiples, tendrait naturellement vers l'universel. Il est tentant de voir la techno comme une réaction instinctive à la folie « ethnique » qui ravage la planète de la Bosnie au Rwanda. Et pour « sampler » encore Deleuze, disons que la techno jouerait à fond le rhizome contre le mythe mortel de la racine unique (un peuple, un Reich, un Führer, on connaît la chanson...).

Mais voilà : rien n'est simple. On rêve de révolution, et on se réveille dans un nouveau cauchemar. Au coeur du son veillent des forces obscures, nous dit encore le philosophe : « Il quitte la terre, mais aussi bien pour nous faire tomber dans un trou noir que pour nous ouvrir à un cosmos. Ayant la plus grande force de déterritorialisation, il opère aussi les reterritorialisations les plus massives, les plus hébétées, les plus redondantes. Extase et hypnose. » Alors, après l'utopie béate, la dictature techno menacerait-elle ? C'est ce que suggère « Des cybernautes et du tekno-fascisme », un titre repéré dans « De l'un et du multiple », un CD récent de Richard Pinhas, musicien électronique qui fut l'ami de Gilles Deleuze et enregistra avec lui. Mais c'est en Allemagne, où la Love Parade précipite dans les rues de Berlin 1 million de personnes, que se mène la critique la plus radicale de la techno. Elle vient du coeur même du mouvement électronique. Aux avant-postes de ce combat, un musicien comme Alec Empire, qui ne cesse de vitupérer l'industrie des raves, ou Achim Szepanski, le directeur de Mille Plateaux, un label d'« électronique déconstructive ». Pour Szepanski, la techno est aujourd'hui devenue prisonnière de codes aussi rigides que ceux du rock, et un nouvel « opium du peuple » remarquablement efficace. Nombre des groupes qu'il accueille - Oval, Gas, Christian Vogel, Alec Empire ou Christophe Charles - figurent sur « In memoriam Gilles Deleuze », un double CD en hommage au philosophe, avec qui Szepanski envisageait une collaboration. C'est une démonstration éblouissante de ce que pourrait être une techno libérée des diktats de la danse-transe. Nous voilà loin de la Techno Parade, dira-t-on. Pas sûr.

(1) « More Brilliant Than The Sun. Adventures in Sonic Fiction », Quartet Books.


Bernard Loupias


 
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