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Qu'est-ce qui leur plaît tant dans la techno ?

(Femme Actuelle du 30/03/98)

A lire avec Humour !!!


Leur avis : Horace | Céline | Joël | Psy


Si pour beaucoup ce n'est qu'un brouhaha intolérable nos ados eux en raffolent. Pas de doute: la techno est la musique "jeune" des années 90 et surtout un phénomène de société.

Connue seulement des initiés il y a dix ans, on ne compte plus aujourd'hui le nombre de fans de cette musique considérée désormais comme un véritable phénomène de société même si elle conserve parfois des rituels clandestins. Doit-on parler de "génération techno " ? Oui, à en juger par l'engouement immodéré des jeunes pour cette drôle de musique aux sons bizarres et répétitifs. Incompréhensible, voire abrutissante, pour certains d'entre nous, la techno est avant tout pour eux synonyme de danse. La fête techno, la "rave", est l'occasion pour des milliers de personnes de danser sans complexe jusqu'au bout de la nuit. Vue de l'extérieur, la rave est une expérience de tous les dangers, réunissant dans un vague entrepôt de banlieue des jeunes qui, sous l'emprise de l'alcool et de la drogue, s'abrutissent jusqu'à l'oubli sur un bruit qui n'a de musique que le nom. Et pour cause ... la rave n'est comprise que par ses adeptes qui la parent de toutes les vertus : non-violence, fusion des danseurs dans une transe collective, liberté totale, absence de message, rupture avec le monde réel ... Faut-il s'alarmer face à ce mouvement insondable ? Doit-on l'associer systématiquement à la drogue, à la dépravation ? Ou au contraire dédramatiser ce phénomène en le limitant clairement à une sorte de passage initiatique à la vie adulte ? Car la techno n'est-elle pas un moyen pour les jeunes de prouver qu'ils existent, tout comme leurs parents s'opposaient aux leurs avec le rock ?


Horace, 40 ans, comédien.
"Dans les raves, les repères hiérarchiques et sociaux s'envolent"

Je suis surtout séduit par les raves. Dès que j'y arrive, je change d'identité, je laisse mes jugements et mon regard critique à l'entrée et je me laisse emporter par la musique. J'ai enfin la possibilité d'évoluer comme je le veux, sans règles ni obligations. Une rave peut durer 48 h, on oublie toute notion de temps, les repères sociaux et hiérarchiques s'envolent. La musique n'est qu'un support permettant de se délivrer du stress, on se projette dans une autre dimension, dans un état proche de la transe. On ne communique pas directement avec les autres, la musique nous en empêche, mais on se sent tous en communion. On peut apparenter ces fêtes à une fuite collective de la réalité, mais c'est pourtant une des rares occasions où on peut encore se lâcher : on est tous ensemble mais comme chacun est dans sa bulle, on ressent une sensation de liberté quasi totale. "


Céline, 24 ans, étudiante.
"Il faut être cinglé pour apprécier cet enfer"

" Un peu par hasard, je me suis retrouvée dans des raves. Les mouvements de masse, le bruit, l'air hagard des danseurs, tout m'effrayait et me devenait insupportable. C'est en réalisant que mon rythme cardiaque se synchronisait à celui du son en dansant que j'ai eu l'impression de moins subir l'agression de cette musique répétitive, harcelante, envahissante comme un lavage de cerveau. Les raves ne sont absolument pas des lieux de rencontre. On fait semblant de se parler mais chacun reste dans son ronron intérieur. C'est seulement au petit matin que les gens commencent à dialoguer. Ils sortent d'une nuit pleine de bruits et de lumières, déprimés par le retour à la réalité et le manque de sommeil. je pense qu'il faut être vraiment cinglé pour apprécier cet enfer. Mes amis claironnaient qu'ils vivaient des expériences d'une autre dimension. Moi, je trouvais que leur but était plutôt de trouver une espèce d'ivresse afin de couper tous les liens avec le monde réel. Maintenant j'ai tendance à fuir la techno, elle me fait peur. "


Joël, 19 ans, lycéen.
"J'oublie tout : les profs, les parents, ma copine..."

Plusieurs fois pas mois, on se retrouve avec des copains dans de vieux hangars, des usines désaffectées ou des salles spécialement aménagées pour des raves. Plus on est nombreux, plus c'est sympa. On croise des visages connus ou inconnus et ça se passe toujours bien : on n'est pas là pour se faire la guerre mais pour s'amuser comme on veut. Il m'est arrivé d'éprouver des sensations inouïes dont je n'aurais jamais pu supposer la force auparavant. Je ne sais pas vraiment à quoi c'est dû, mais je sais au fond de moi que cela n'a rien de dangereux. Le moment que je préfère, c'est au début de la soirée, quand les fumigènes tournent à fond, que la musique bat, bat et bat encore et que peu à peu, je me send "décoller". Pourtant, je ne prends ni drogue ni alcool. Je n'entends plus rien, que des "boum boum" réguliers. je laisse alors mes bras, mes jambes "partir", bouger sans chercher une quelconque esthétique. Plongé dans un monde qui n'est qu'à moi, je laisse mes idées, mon esprit divaguer. Des images me viennent, s'en vont ... J'oublie absolument tout : les profs, le bac, les parents, ma copine... C'est le seul moment où j'ai vraiment l'impression de ne vivre que pour moi et pour moi seul, de ne chercher à plaire à personne : d'être, tout simplement.




Philippe Grimbert, psychanalyste et auteur de la "Psychanalyse de la chanson"

"Etrangement familier, ce rythme nous renvoie à notre vie intra-utérine"


Femme Actuelle : selon vous qu'est-ce qui est spécifique à la techno ?
Philippe Grimbert : Elle se caractérise par un rythme semblable aux pulsation cardiaques. Celui-ci nous semble étrangement familier car il nous renvoie à notre vie intra-utérine, celle que nous avons vécue dans le ventre maternel, et donc à la relation mère-enfant la plus primitive, la plus fusionnelle qui soit. Il faut savoir que le foetus se règle sur le rythme des battements du coeur de sa mère.

F.A. : Est-ce pour cette raison que les adeptes de la techno parlent de fusion lors de leurs rassemblements ?
P.G. : Ce qui est paradoxal dans ces fêtes que l'on appelle "raves" - en anglais "to rave" signifie divaguer, délirer -, c'est que les individus semblent ne faire qu'un (ils sont tous ensemble à danser sur la même musique) alors qu'il reste protéger chacun dans leur bulle. La musique ne s'arrête jamais, elle s'éternise dans une juxtaposition de boucles répétitives. Ce phénomène génère un retour sur soi-même : chacun est centré sur ses sensations, déclenchées par la musique. L'autre, en tant que tel, n'existe plus. Il ne devient, à travers un regard ou un sourire, que la projection de soi. C'est cette fusion imaginaire, d'où l'autre est en réalité absent, qui procure ce sentiment de "paix" et cette désérotisation des relations dont parlent les fous de techno.

F.A. : Mais comment peut-on expliquer ce mouvement qui prône une certaine évasion ?
P.G. : Plus une époque est difficile à vivre, plus on a tendance à se réfugier dans le rêve, une sorte de fuite procurant un sentiment de sécurité absolu, de refuge comme l'était le ventre maternel. La techno invite à plonger dans le rêve, mais le retour à la réalité peut aussi être difficile. Le paradoxe des raves - rechercher de la sécurité dans une bulle mais d'une manière très violente - reproduit ceux de notre société actuelle où l'on constate un contraste saisissant entre l'opulence et la misère, le confort et l'insécurité. La rave est peut-être l'expression d'une énorme angoisse des jeunes face à l'avenir. Pour eux, c'est à chaque fois comme une renaissance, une nouvelle découverte, aussi bien sensorielle que physique.

F.A. : On associe très souvent la drogue, et en particulier l'ecstasy, à la techno, quelle est votre opinion ?
P.G. : Il est évident que de nombreux genres musicaux sont associés à des drogues puisque, pour la plupart, ils représentent des formes de contestation. A l'époque de Woodstock, les jeunes fumaient du haschisch, prenaient du LSD ... Aujourd'hui, d'autres drogues sont apparues. En ce qui concerne l'ecstasy, elle est certainement extrêmement prisée dans les raves, mais il ne faut pas en déduire pour autant que tous les fans de techno se droguent ! D'autant que cette musique permet à certains d'atteindre un état de transe de façon naturelle du fait de la répétitivité des sons diffusés à très haute intensité. Mais alors que dans les années 60, on contestait pour pouvoir prendre sa place - et naître au monde adulte - aujourd'hui, on déserte et on refuse la place du parent, du responsable. La rave n'est au fond qu'une parenthèse : on s'échappe pour un temps de la réalité mais on y retourne, quoi qu'il arrive. La musique techno ne propose rien : elle se passe de mots. Seules quelques bribes de paroles sont utilisées, non pour leur signification, mais pour leur unique valeur rythmique. Elle ne véhicule aucun message.

 
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